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R.M. : La naissance est un thème qui n'a quasiment jamais été abordé en chanson, comment l'idée d'un tel projet vous est-elle venue ?
F.M : A l'origine, il n'y a jamais eu de "projet" en tant que tel. Ces chansons ont été écrites au fil des émotions que je vivais alors que j'attendais mon premier enfant... C'est en quelque sorte un "journal de grossesse" écrit au fur et à mesure de la découverte de ce que je vivais... J'ai eu le même réflexe que bien des futures mamans qui écrivent dans un petit cahier ce qu'elles vivent lorsqu'elles sont enceintes... La seule différence c'est qu'étant auteur-compositeur, cela a pris pour moi une forme musicale, celle d'un journal en chansons...
Lorsque je vivais quelque chose de puissant, je me mettais au piano et j'en faisais une chanson... C'était une façon de rejoindre mon enfant et d'être plus en contact avec la vie. C'était aussi une façon de mieux accéder à cette incroyable métamorphose qui se jouait en moi et qui transformait la femme que j'étais en mère... Et cela pour le restant de ma vie!...
 
R.M.: Pensiez-vous enregistrer ces chansons sur un album un jour ?
F.M : Je n'aurais jamais pu l'imaginer à ce moment là ! Je n'écrivais pas pour enregistrer, j'écrivais pour mon bébé, j'écrivais pour moi, pour mesurer et suivre l'immensité de l'amour qui grandissait en même temps que mon enfant! 
Au fil des jours, un petit recueil s'est constitué peu à peu. Je me disais que je remettrai ces chansons plus tard à mes filles lorsqu'elles seraient grandes... Je voulais leur offrir cela comme le témoignage de mon amour au début de leur chemin... 
Je savais que ce témoignage d'amour était important, mais je ne savais pas encore jusqu'à quel point il pouvait être essentiel:Un soir, à la radio, j'ai entendu un témoignage bouleversant: Un jeune garçon suite à une peine d'amour venait de tenter de se suicider. Sa mère, pour le sortir de son chagrin a été rechercher une lettre écrite 20 ans plus tôt alors qu'elle l'attendait et qu'une menace de fausse-couche lui faisait courir le risque de perdre cet enfant. Dans cette lettre, elle disait:"Accroche-toi mon petit, tu m'es si précieux..." Elle disait son amour, son désir de le garder vivant, chaque parole était comme un cordon de vie qui tentait de retenir ce bébé... 
Vingt ans après, ses mots avaient encore la justesse et la puissance de son combat pour la vie.
J'ai été profondément émue par cette parole de mère... J'ai réalisé peut-être à cet instant que le seul amour important, c'est celui que l'on donne, que l'on dit, que l'on offre comme un trésor pour toute la vie. La certitude d'avoir été aimé est la plus belle force que l'on peut donner à un être humain.
Des centaines de chansons d'amour ont été écrites, chant d'adieu, de retrouvailles, amour heureux ou malheureux, tout a été fait et cependant c'est un classique qui se renouvelle sans cesse... Mais ces paroles que chaque femme dit tout bas à l'enfant qu'elle porte, personne ne l'avait encore chanté, pourtant, je vous jure que cela mérite bien plus que neuf chansons d'amour!
Ce que je voulais graver c'est ce chant d'amour qui accompagne la naissance de chaque être humain. C'est un océan de tendresse enfoui au plus profond de nous-mêmes que l'on conserve durant toute notre existence et qui nous permet à notre tour de transmettre la vie.
 
R.M. : Peut-on dire que cet album s'adresse exclusivement au public des femmes enceintes ?
F.M : Vous savez, l'expérience que je chante est universelle. C'est une expérience qui est vécue par tous les êtres. Nous avons tous une mère. Ce chant nous renvoie au lien initial qui nous relie à elle et qui demeure vivant toute notre vie. Nous sommes tous également le père ou la mère de quelqu'un qu'il soit de notre sang ou pas... Ma grande surprise est de constater que le public touché par cet album est très large et qu'il suscite des réactions très puissantes...
Les hommes sont très émus et souvent jusqu'aux larmes... Ils découvrent ce que leur compagne vivait en portant leur enfant. Ils peuvent sentir des états d'âme auxquels ils n'ont pas forcément eu accès au moment où cela se passait et ils entrent en contact avec l'essence de la vie et les valeurs qui guident leur existence.
Ce qui m'a beaucoup touchée dans toute cette aventure, ce sont les témoignages de toutes ces mères qui m'ont confié en lisant les paroles des chansons: "Moi aussi j'ai écrit cela..." Elles me parlaient de leur grossesse. Elles ne parlaient pas de "mes" chansons, elles parlaient de leur chant à elles, un chant éternel, presque ancestral, un chant inoubliable et étonnamment vivant quel que soit leur âge: Une vieille dame de 82 ans m'a confié émerveillée "Cela me rappelle quand j'attendais mes petits, je me souviens quand ils bougeaient dans mon ventre!!" Elle était arrière-grand-mère mais le souvenir de ses grossesses était resté intact et vivant dans sa mémoire malgré les années!...
Les jeunes filles aussi sont très touchées car le disque lève le voile sur une question qu'elles se posent toutes. Elles pressentent l'importance de l'aventure de la maternité dans leur vie, son côté irrévocable. Une adolescente québécoise m'a dit après avoir écouté l'album: "Je sais maintenant ce que c'est que d'attendre un enfant". Elle avait pu interroger ce mystère, vivre cette aventure par le cœur avant de la vivre plus tard dans sa chair.
À Bruxelles, un groupe d'adolescentes étudiantes en théâtre a décidé de monter un spectacle autour des "Lettres à l'enfant" présentes dans le livret du disque... J'ai été très étonnée de ce choix. Il me semblait qu'à cet âge, on était beaucoup plus préoccupé par les questions de contraception! Leur professeur m'a répondu qu'à 16 ans, on est préoccupé avant tout par la question de l'amour et que ce questionnement pose également d'une manière inséparable la question de la maternité comme aboutissement et réalisation de l'amour.
Bien sûr, le fait que le disque accompagne les femmes enceintes est un précieux cadeau... Elles sont très émues de retrouver dans ces chansons leurs propres mots et cela tisse entre nous une puissante complicité. L'expérience de la maternité nous met en contact avec la vie, avec ce qui est essentiel. Nous découvrons alors que notre capacité à aimer est infiniment plus large que nous ne l'imaginions. Cette ouverture du cœur est vécue par chaque femme pour chacune de ses maternités, et il me semble que cela se chante mieux que cela ne s'explique...
Il y a également celles qui par choix n'ont pas eu d'enfant... L'une d'elles, animatrice de radio, m'a dit un jour en citant un passage de "Comment lui dire": "Moi je suis de celles qui ont choisi de voyager en solitaire et pourtant vos chansons me touchent profondément..." 
Cette femme avait choisi une maternité sociale et culturelle. Son choix était riche de sa capacité à aimer et c'est cela l'important. La maternité ce n'est pas seulement mettre un enfant au monde, il y a mille façons d'être créatrice de vie. C'est, avant tout, cela que j'ai voulu chanter.
 
R.M. : Au cours de votre chemin artistique, quelles sont les rencontres, les influences et les évènements qui ont compté dans votre parcours ? 
F.M : J'ai eu un parcours privilégié et j'ai suivi une route jalonnée de rencontres de grande qualité, ce qui m'a permis d'éviter quelques uns des pièges de ce métier. 
J'ai envoyé un jour une cassette de mes premières chansons au chanteur Yves Duteil, et comme dans les "contes de fée" du show-business, il m'a aussitôt appelée pour me féliciter!...Quelques mois, plus tard, il m'offrait de chanter en première partie de ses spectacles. Ce fut mon école... C'était terrifiant de passer sans expérience de sa chambre d'adolescente à des salles de 1500 personnes. Ce fut une extraordinaire expérience de rencontre directe avec le public, de confrontation au danger, au risque du spectacle vivant, mais aussi au miracle de la scène...
Après un an environ de tournées dans toute la France, il m'a invitée à chanter à l'Olympia avec lui. Ce fut une expérience extraordinaire car cette salle gardait la résonance des "grands" qui y étaient passés et qui en avaient fait toute la notoriété...Je pense à Brassens, Ferré, Ferrat et

 surtout à Brel qui a littéralement imprégné la place par son énergie, son talent et sa puissance... Je me sentais toute petite. Avant d'entrer en scène, je promenais mon "trac" dans les coulisses en cherchant l'âme de ces murs qui avaient accueilli tant de grands artistes. 
L'âme de l'Olympia je l'ai trouvée un soir dans la personne de "Marilyne", un véritable monument à elle toute seule !! Elle avait passé sa vie à tenir le bar des artistes dans les coulisses et son talent était de nous régaler en sandwichs gastronomiques dont elle seule avait le secret... Elle avait vu tous les "grands" de la chanson, elle les avait tous entendus, elle les avait tous rencontrés sur scène ou dans les coulisses... Quand je lui ai demandé de me parler des adieux de Brel, son visage s'est fermé:
"Non, je ne peux pas." C'était catégorique et je n'ai pas oublié l'intensité de son émotion. Vingt ans après, elle ne pouvait toujours pas dire ce qui s'était passé ce soir là...
"Le plus grand c'était lui, il n'y en a pas eu avant et il n'y en pas eu depuis... c'est tout ce que je peux dire..." avait-elle ajouté.
J'ai compris à cet instant que ce métier signifiait avant tout rejoindre le cœur des gens et que l'on pouvait y laisser une trace indélébile si l'on offrait son chant avec passion et générosité...
Après l'Olympia, il m'a fallu voler de mes propres ailes et j'ai découvert à ce moment là que ce métier avait un prix à payer sur la vie familiale... J'ai arrêté ma carrière de "cigale" pour donner naissance à mes filles... J'ai eu alors quelques années "fourmi-fée du logis"!
Mais, je crois que si l'on peut s'arrêter de courir après ce métier, on ne peut pas cependant jamais s'arrêter de chanter...C'est un peu comme "respirer"…

Pendant cette période j'ai continué à chanter mais en espaçant mes présences sur scène. J'ai aussi enregistré des titres dans des albums multi-artistes. Un conte musical d'Alan Simon intitulé le "Petit Arthur" en compagnie de Jane Birkin, Thierry Lhermite et Fabienne Thibault. J'ai également chanté sur l'album des duos "Entre elles et moi" de Yves Duteil en compagnie de Jeanne Moreau, Liane Foly, Véronique Sanson, Enzo Enzo, DeeDee Bridgewater, Greame Allwright...
J'ai également pensé à cette époque que développer des spectacles pour enfants me permettrait davantage de rendre ce métier compatible avec ma famille. Je me suis mise à l'écriture de chansons pour les enfants et à rassembler celles qui naissaient spontanément au quotidien pour mes filles... J'ai deux albums prêts dans mes tiroirs... Mais la vie m'appelait ailleurs et c'est au Québec que ma véritable naissance artistique a eu lieu. Mon compagnon qui était cinéaste a décidé de devenir producteur de mon premier album et nous avons choisi de relever le défi d'un disque "différent". Produire un album thématique n'est pas une démarche très courante dans le domaine de la chanson et enregistrer des chansons d'amour à l'enfant que l'on porte en chantant les émotions qui nous traversent quand on est enceinte, cela ne s'était encore jamais fait!.. 
Le paradoxe de toute cette aventure, c'est que j'ai arrêté ma carrière pour donner naissance à mes filles et qu'aujourd'hui ce sont elles qui me ramènent à la chanson...!
 
R.M. : Votre disque a rejoint le secteur des professionnels de la naissance qui utilisent désormais vos chansons dans les cours prénataux, que pensez-vous de cette direction que prend votre projet ?
F.M : Je ne peux que m'en réjouir!! Au Québec il a été intégré à un coffret d'animation qui a été distribué à toutes les institutions et à tous les groupes chargés de la préparation à la naissance et de l'accompagnement des jeunes parents. En France il est remis sous le titre "Chansons pour une naissance" à tous les nouveaux parents de certaines communes par leur mairie. Il est vrai aussi que l'album est utilisé de plus en plus dans certains cours de préparation à la naissance. Il est également intégré en Hollande, en Belgique et en France dans des stages de formation en haptonomie réservés aux professionnels... 
C'est un cadeau inattendu... 
Les radios déterminent aujourd'hui le succès ou l'échec d'un disque et le métier de la chanson est devenu une industrie qui n'a bien souvent plus rien à voir avec la culture. 
C'est une question de sous, de business. Les chansons sont faites pour faire le tour du monde et être oubliées aussi vite. Quand on est en dehors de ce courant, quand on est hors des normes des produits de consommation, il est très difficile de trouver le chemin pour rejoindre le public. L'utilisation dans les cours prénataux est une façon directe pour l'album de rencontrer les gens. Il est évident que cela prend plus de temps, mais le bouche à oreille est un outil puissant. Nous nous rendons compte que chaque personne touchée par l'album apporte spontanément sa contribution au cheminement du projet en le faisant découvrir autour d'elle...
Le disque a voyagé ainsi du Québec en France, en Hollande, en Belgique sans multinationale derrière lui, juste propulsé par l'enthousiasme de ceux qui l'aimaient. C'est un "moteur" extraordinaire qui pour nous possède infiniment de sens: Ce n'est pas le disque qui est imposé par un matraquage quelconque, ce sont les gens qui viennent à lui... 
Je suis cependant vigilante à ne pas enfermer l'album dans une "fonction". Je suis convaincue que si ces chansons sont utilisées comme des outils d'animation, c'est surtout parce qu'initialement, elles ne contenaient aucune intention de quoi que ce soit! Leur valeur est dans la vérité des émotions qui y sont gravées. Tout ce qui est dit ici a été véritablement vécu et profondément ressenti et c'est cette dimension-là qui permet de susciter à nouveau l'émotion.
La forme musicale rend le bagage léger et agréable à emporter avec soi! C'est pour cela qu'il faut privilégier la dimension artistique de ce projet. Ce sont d'abord des chansons... Une chanson, c'est souvent un compagnon de vie lié à un évènement marquant... C'est un mélange de mots et de musique qui permet peut-être de rejoindre plus directement le cœur!
 
R.M. : Que souhaitez-vous pour cet album ?
F.M :Nous avons consacré à sa réalisation un soin infini et une immense énergie, par conséquent, j'aimerais bien sûr partager avec les gens le bonheur que j'ai eu à "mettre au monde" ce projet. J'espère que ce disque saura s'installer auprès du public et faire son "chemin à lui" car il n'existe aucune route déjà tracée pour ce concept...
Ma démarche artistique a toujours été de tenter de demeurer fidèle à moi-même... Ce disque est l'image de cette fidélité, et j'ai appris en rencontrant le public que c'était en définitive toujours lui qui décidait... Alors, je fais confiance à l'émotion que nous avons déjà croisée dans les regards...
 
R.M. : Pourquoi avez-vous enregistré votre disque au Québec? 
F.M : C'est un heureux concours de circonstances. Je ne suis pas venue enregistrer un disque au Québec, je suis venue y retrouver l'homme que j'aimais! Je suis venue à la rencontre d'un amour et d'un pays parce que je sentais que mon bonheur était là-bas.
Avec le recul, je réalise que j'ai toujours eu un lien avec le Québec. Adolescente, je punaisais des photos d'automne, de lacs et de rivières du Québec sur les murs de ma chambre. Ensuite, c'est la musique québécoise qui m'a rejointe. Leclerc, Vigneault, Charlebois, Beau-Dommage. Plus tard, j'ai toujours travaillé avec des gens qui étaient en amour avec le Québec et qui ont beaucoup contribué à faire connaître les artistes de ce pays en France. Si ce disque est né au Québec, c'est qu'il a trouvé là bas le bon creuset pour voir le jour. Je tenais à une véritable rencontre musicale franco-québécoise. Je voulais que cet album soit dans le prolongement de ma rencontre amoureuse.
La collaboration avec les musiciens québécois s'est extraordinairement passée. Je crois au mélange des sensibilités et des créativités. L'album s'est enrichi de nos différences et de nos communautés... Ce projet a exigé de chacun un don de soi et un dépassement de ses limites. Celui qui écoute l'album reçoit aussi ce "surcroît d'âme" que chaque participant y a déposé...
Quand je suis arrivée au Québec je ne connaissais personne dans ce milieu, je repartais à zéro et mon compagnon n'était pas dans l'industrie du disque! Aujourd'hui, j'ai le sentiment d'avoir une deuxième famille aussi essentielle que celle de mon origine... 
Nous avons vécu au Québec, nous avons vécu en France et aujourd'hui nous vivons là où la vie nous appelle. Nous suivons le chemin de nos intuitions et de nos affinités. Suivre son cœur n'est pas toujours facile, pourtant je crois bien que c'est la seule route qui mène quelque part!...

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